Edito. Ecrans, réseaux sociaux et médias numériques : des conséquences délétères aux aspects bénéfiques

S'il est un sujet où les polémiques sont extrêmement vives, c'est bien celui des écrans (TV, smartphone, jeux vidéo...) et de leurs conséquences sur les enfants, adolescents et adultes. On ne compte plus le nombre d'émissions à la télévision, d'articles sur Internet ou dans la presse portant, a) tantôt sur les aspects délétères des écrans, des réseaux sociaux ou de la télévision : augmentation des risques d’anxiété, d’addiction, de stress, d’isolement social, d’obésité, de troubles de l’attention et du sommeil, baisse des capacités intellectuelles… b) tantôt et, à l’inverse, sur leurs aspects bénéfiques : détente, divertissement, amélioration de l’image de soi, du bien-être ou de certaines aptitudes intellectuelles, … 

Ce numéro thématique d’In-Mind FR s’intéresse aux aspects délétères ou bénéfiques des écrans, réseaux sociaux et médias numériques. Qu’en disent les chercheurs en psychologie sociale, notamment ceux qui travaillent dans une spécialité récemment apparue, la psychologie des médias (Fourquet-Courbet & Courbet, 2020 ; Marchand, 2004) ?  Évidemment, ils ne voient pas les interactions avec les écrans comme étant « tout blancs » ou « tout noirs », mais comme étant bien plus complexes. En effet, en plus d’étudier les aspects bénéfiques ou délétères, par exemple sur le bien-être, la santé mentale et physique, ils ont pour objectifs, comme tous les chercheurs utilisant des méthodes expérimentales et scientifiques, d’aller plus loin dans les explications. Par exemple, comment expliquer en détail pourquoi les grands usagers des réseaux sociaux sont davantage anxieux ? Quels personnes, récepteurs et usagers sont davantage touchés par ce phénomène ? Et pour quelles raisons, sachant que les individus sont toujours considérés par les psychologues sociaux en lien avec leur environnement social (Tisseron & Tordo, 2021 ; Reinecke & Oliver, 2017) ? 

Les enjeux liés à ces questions sont importants. En effet, le temps passé devant les écrans n'a cessé d'augmenter ces deux dernières décennies : en moyenne 5h10 par jour aujourd'hui (télévision et Internet, tout âge confondu), soit un tiers de notre vie éveillée, et ce, en dehors du temps de travail et sans compter le temps de jeu vidéo (soit plus d’une heure quotidienne à rajouter pour les 15 – 24 ans) ! Être devant des écrans ou interagir avec eux est donc devenu la première occupation humaine, après le sommeil. Dans ce temps d'écran, surfer sur les réseaux sociaux (Instagram, Snapchat, TikTok, Facebook…) occupe désormais une place considérable. Dès lors, le premier article s'intéresse aux liens entre les réseaux sociaux, les émotions et sentiments négatifs comme la dépression, l’anxiété et la jalousie. Plus on utilise les réseaux sociaux, plus on souffrirait de troubles anxieux et dépressifs. Certains usages seraient également liés à de la jalousie ou à de la peur d’être exclu socialement. « Pour quelles raisons ? » interroge Didier Courbet. Les scientifiques ont montré le rôle important joué par deux mécanismes. L’auteur analyse, premièrement, la FOMO (Fear of Missing Out), cette « peur envahissante » que les autres pourraient avoir des expériences enrichissantes desquelles nous serions absents. Elle est souvent associée à la crainte de n’être pas assez populaire ou reconnu socialement si on fréquente moins les réseaux sociaux. Dès lors, la personne se met à analyser en détail et sans tarder tous les messages et notifications entrants, ce qui accroît, en outre, le risque de stress. Deuxièmement, quand on voit que les autres postent des photos où ils vivent apparemment de superbes moments, cela donne l’impression que sa propre vie est moins intéressante que la leur. Ces comparaisons sociales défavorables contribueraient à développer envie, jalousie ou diminution de l’estime de soi.

Le deuxième article apporte des réponses à quatre questions clés concernant les liens, souvent décriés, entre la télévision et les troubles « intellectuels » (« cognitifs » disent les psychologues) du jeune enfant. En effet, d’après ce que l’on peut souvent lire ou entendre sur le sujet, plus un enfant regarde la télévision et plus il développerait des troubles cognitifs. En effet, quatre affirmations ont fait le buzz ces dernières années sur les réseaux sociaux et dans certains médias : des recherches scientifiques auraient montré que la télévision aurait certains effets néfastes sur les plus petits et leur développement neurocognitif, en particulier un retard d'acquisition du vocabulaire, des troubles de l'attention, du langage et de la concentration.... Avec la rigueur du psychologue scientifique, Nicolas Poirel a analysé plus en détail ces recherches, avec des réponses évidemment plus nuancées. De quoi rassurer les parents et proposer une démarche simple qui leur permettra de guider les enfants dans un environnement qui s’est transformé du fait de l’émergence rapide et importante des écrans dans notre vie quotidienne.

Alors que les écrans et leurs contenus sont souvent pointés du doigt pour leurs effets délétères sur la santé mentale et physique chez ceux qui les utilisent beaucoup, des travaux récents montrent qu'ils ont également nombre d'effets fort intéressants sur la santé. C'est le cas notamment des groupes et réseaux de soutien que l'on trouve sur Internet. Parmi les événements de la vie connus comme étant les plus stressants, beaucoup sont en lien avec la maladie : apprendre qu'on a une grave maladie, vivre avec une maladie chronique ou, plus généralement, gérer des problèmes liés à sa propre santé physique ou mentale. Avoir le soutien d'autres personnes est alors extrêmement important pour son bien-être et sa santé. Ce soutien social peut provenir de l’entourage mais aussi, notamment quand ce dernier manque de compréhension et de disponibilité, de groupes de soutien en ligne, c'est-à-dire sur Internet. Dans un troisième article, Marie-Pierre Fourquet-Courbet répond alors à un certain nombre de questions : quels rôles jouent ces groupes ? Apportent-ils les mêmes bénéfices que l’entourage en termes de bien-être, de santé psychologique et de qualité de vie pour leurs membres ? Après avoir défini les groupes de soutien en ligne et présenté leurs intérêts pour ceux qui les fréquentent, l’article analyse leurs effets bénéfiques puis explique les mécanismes théoriques à l’origine des effets positifs de ces groupes sur le bien-être et la santé de leurs membres.

Dans un autre domaine de la santé, le numérique est également utilisé comme un moyen pour essayer de changer certains comportements délétères. En effet, dans le cadre des campagnes de communication de santé publique destinées à lutter par exemple contre le tabagisme, l'obésité, la propagation des épidémies virales, le sida, la toxicomanie...  les médias numériques (réseaux sociaux, Internet, serious games ...) sont de plus en plus utilisés, en complémentarité des médias traditionnels (télévision, radio, presse, affichage, cinéma). C'est le cas pour la prévention des effets délétères de la consommation d'alcool, celle-ci étant en augmentation en France. Dans le cadre des campagnes de sensibilisation et d’information, Fabien Girandola, dans un quatrième article, montre que les technologies et la communication numérique peuvent être des leviers pertinents pour prévenir et réduire les risques liés à la consommation d’alcool auprès du grand public. En effet, ces campagnes de prévention entrent dans une nouvelle forme de communication axée sur le numérique. Sont-elles efficaces ? Quels effets produit cette communication sur les connaissances et les comportements envers l’alcool ? En faisant une synthèse de certaines recherches significatives, l'article explique comment il est possible d'utiliser de manière efficiente différents leviers de la communication numérique comme les SMS ou les sites internet.  L'auteur indique également certaines recommandations pour favoriser le changement de comportement à risques.

Ainsi, ce numéro thématique de In-Mind FR contribue-t-il à mieux comprendre certains enjeux et mécanismes psychosociaux impliqués dans les usages des écrans et des médias numériques. Si utiliser son smartphone ou interagir avec sa tablette peut a priori apparaître comme un acte individuel et isolé, ce numéro thématique montre qu’il n’en est rien : c'est un comportement fondamentalement social où l'individu est en interaction avec les autres et des entités sociales via des dispositifs de communication numérique. Ainsi, une grande partie des processus psychosociaux que développent les humains dans leur vie sociale "réelle" (hors ligne) se retrouvent-ils impliqués, dans toute leur complexité, lors des usages des médias numériques. Cependant, de nouveaux phénomènes inédits, plus spécifiques au monde numérique, sont aujourd’hui apparus, et restent encore à expliquer. On comprend alors l’importance et le fort potentiel de la psychologie sociale, plus spécifiquement, de la psychologie des médias, pour mieux comprendre comment s’opèrent nos interactions avec les écrans et, plus généralement avec les médias numériques (smartphone, réseaux sociaux, Internet, jeux vidéo…) ou traditionnels (télévision, cinéma..).    

Didier Courbet
Editeur du numéro thématique « Écrans, réseaux sociaux et médias numériques :
des conséquences délétères aux aspects bénéfiques »

Références

Fourquet-Courbet, M. P. & Courbet, D. (2020). Connectés et heureux ! Du stress digital au bien-être numérique. Dunod.

Marchand, P. (2004). Psychologie sociale des médias. Presses Universitaires de Rennes.

Reinecke, L. & Oliver, MB. (Dir.) (2017). The Routledge Handbook of Media Use and Well-Being: International Perspectives on Theory and Research on Positive Media Effects. Routledge. 

Tisseron, S. & Tordo, F. (2021). Comprendre et soigner l'homme connecté : Manuel de cyberpsychologie. Dunod.

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